Αristote, la mondialisation et la corruption du Pouvoir.

Αristote, la mondialisation et la corruption du Pouvoir.
Raison me fut donnée de cet article par l’atmosphère qui nous environne depuis pas mal de temps. Partout règne le mot «pouvoir». Du vocabulaire de tous les jours, jusqu’à l’expression du politique, du géopolitique, de l’art, autant de relations émotionnelles, personnelles, politiques, professionnelles (etc.), où il est présent, que ce soit sous forme de nom ou de verbe.
À nos oreilles, dans les conversations, à longueur de journées on entend : «Il a le pouvoir, prenez le pouvoir, quand nous serons au pouvoir…» et autres formules du même genre. Spécialement en politique, le mot a pris l’extension d’un terme qui caractérise la force et l’exercice d’une autorité. « Qui a le pouvoir? » Telle est la première question à surgir dans les relations internationales, avec des conséquences immédiates concernant l’économie, la géostratégie, la géoculture, les choix d’alliances, la diplomatie. Beaucoup prennent même pour exemple de référence Thucydide et les paroles de Périclès aux Méliens, pour justifier certain emploi du terme «pouvoir».
Sans doute cette approche est-elle fondée et je ne conteste pas son contenu réaliste. D’autant qu’il n’est plus guère question ces temps-ci que de retour au réalisme, et de politique réaliste.
C’est hélas un fait indubitable. Si, par exemple, la Chine utilise plutôt le soft power, parce qu’il permet de ménager à l’économie et à la diplomatie une base élargie, des pays comme les États-Unis, la Russie, la Turquie, l’Iran, fondent leur géopolitique sur le hard power, c’est-à-dire en imposant frontalement, sans détours, l’exorbitant et cynique « pouvoir de la force ». Or il est certain, dans les conditions du monde d’aujourd’hui où les acteurs géopolitiques sont nombreux et le multipartisme souvent la règle, suite à la chute de la cogestion russo-américaine et à l’abandon par les USA, sous la présidence Trump, de la domination mondiale, que le réalisme politique est une option politique éventuelle d’autoprotection pour un pays. Légitime et compréhensible.
Cependant, de la Seconde Guerre mondiale à la chute de l’URSS et à celle du mur de Berlin, un autre rêve politique s’était imposé : celui d’une coexistence internationale à travers l’acceptation et le respect par tous les pays des décisions de structures supranationales telles que l’ONU, les tribunaux internationaux, le Conseil de Sécurité ou autres institutions internationales communément acceptées. Même si, dans ce contexte, les grandes puissances jouaient indubitablement les premiers rôles, par ex. les USA qui faisaient office de gendarme international, malgré tout, les institutions étaient respectées, elles avaient passé dans la conscience nationale des États (fût-ce par la crainte de sanctions) et dans la conscience institutionnelle collective.
Or la mondialisation a modifié cet état de choses. Les présences prépondérantes de la Chine, de la Russie, de l’Inde, entre autres, ont changé les données. Et, parallèlement au retrait américain des fronts critiques comme celui du Moyen-Orient, une forme de polyarchie et de pluricentrisme politique a commencé à fonctionner sur le plan international. Le plus important est alors que des pays comme la Turquie ont commencé à défier sans vergogne les institutions et les accords internationaux (Chypre, Égée …) en appliquant une autre logique, la pratique du wild power, de la force sauvage, contraignant par là certains pays militairement moins puissants à rechercher pour leur sécurité des alliances « dynamiques », c’est à dire puissantes.
Le monde commence désormais, ouvertement ou par la bande, à rêver fiévreusement de pouvoir. On trouve aussi, évidemment, des gens rationnels et pacifiques qui n’utilisent pas la force aux fins d’assouvir des ambitions impérialistes.
Notamment, en dehors de Thucydide, il existe aussi, telle que la décrit Plutarque, la stratégie d’Alexandre le Grand. Pour ce grand meneur d’hommes grec, le pouvoir militaire coexistait avec celui de la culture, et le dialogue entre les civilisations était en ce temps-là une politique réaliste. Ce qui relève aussi du sens que donnait au terme «pouvoir» celui qui fut le professeur d’Alexandre : Aristote.
Le philosophe stagirite explique en effet que la puissance latente au sein de la Matière, une fois activée par un créateur, engendre la Forme. Dans la Forme réside la vérité de cette action et du trajet créatif. Ce qui, en conséquence, fait ressortir une chose tout à fait fondamentale : si la Forme n’a pas un But (une Finalité), elle n’est pas fonctionnelle. Elle ne sert pas le Bien pour lequel on l’a créée. Or ce Bien, quel est-il ? C’est ressembler à un équilibre analogue à celui du monde signifiant, sémantique, qui est, et se montre, parfait en son auto-existence, en son absolue, son harmonieuse auto-concentration. L’autarcie et l’auto-fonctionnement de l’univers-Dieu, son serein reploiement sur soi, provoquent l’admiration et la curiosité, incitent ceux qui l’observent à vouloir l’approcher, lui ressembler. Cet effort de bonheur par « l’Imitation », cette transformation créatrice du Pouvoir en vie heureuse, je dirais que c’est le bien vivre qu’Alexandre n’a pas hésité à reconnaître et à consentir pour son professeur. On ne constate hélas pas du tout la même chose autour de nous, où dominent la disharmonie, la violence et la soif d’un pouvoir autoritaire.
L’emploi du terme Pouvoir selon la conception d’Aristote pourrait inspirer l’idée aux dirigeants forts d’employer de façon créatrice leur autorité, en soutenant l’éducation et la culture, plutôt que de l’utiliser, ainsi qu’on le constate dans notre environnement international, uniquement au titre de langue de la « tsabouka » (intimidation) économique, politique ou militaire.
Et c’est le problème de la globalisation contemporaine : la balance a penché du côté de la domination par l’impact économique et militaire. L’on a délaissé la recherche d’une qualité de vie.
Beaucoup me rediront, je le sais, qu’il faut être réaliste… Incontestablement. Mais c’est ainsi que nous nous sommes aliénés notre éducation et notre culture. Et toute idée de recherche du bien-être collectif est jugée utopique. Nous avons délégué la qualité à quelques chevaliers solitaires, qu’en notre for intérieur nous considérons, quand nous n’en faisons pas des héros, comme des rêveurs, des naïfs de bande dessinée.
Le citoyen, nous ne le voulons désormais que spécialisé technologiquement, dans une patrie technologique.
Or, c‘est cette mondialisation-là, précisément du fait qu’elle ne tient pour l’essentiel que grâce aux marchés, qui s’est révélée utopique et véritablement dangereuse pour la paix et pour l’humanité. Elle conduit chacun de nous personnellement, mais aussi les États, à se tourner vers soi, moins par désir de se connaître ou par amour du pays, que par sentiment de peur ou de solitude angoissée. Tout cela conduisant à l’égoïsme individuel, collectif, étatique ou nationaliste.
Blessée, elle l’est grièvement, la société du « ensemble », du partage des biens ! Quant au « pouvoir » que ressasse à présent, comme un caramel politique, la bouche de tout un chacun, ce n’est pas un pouvoir créatif mais un pouvoir d’oppression et de « tsabouka » exercé par l’ego… Ce sont les muscles de notre moi que nous visons à nourrir aux plans politique, personnel ou étatique. Nous nous admirons mais nous savons que, derrière cela, se cache la peur d’une autodestruction. C’est une forme de pouvoir dont la force repose sur la marginalisation des émotions, de la compassion humaine, de la solidarité, de la culture, des arts, de l’Éducation, de la vie spirituelle. C’est un pouvoir qui de fait est enraciné dans une impuissance cachée (parce qu’on la dissimule théâtralement). Et c’est pourquoi ce genre de pouvoir est une menace pour tout et tous.
Démosthenes Davvetas Professeur de philosophie de l’art, poète, artiste, analyste géoculturel. (Trad. X. Bordes)