May 162020
 
 
La Culture dans la constellation du Covid19.
La question demeure pour l’essentiel : quid de la Culture, des arts et des artistes pendant le Coronavirus ? La réponse se présente sous deux angles.
Le premier a trait au côté créatif de l’artiste. À l’évidence, le créateur authentique ne conçoit pas trop ce qu’il faut entendre par « quarantaine », vu qu’il passe déjà toute sa vie en quarantaine. Ce qui signifie que les conditions de sa création sont ipso facto des conditions de crise. Solitaires, tantôt mélancoliques, tantôt enthousiastes, tantôt apathiques, les artistes ont toujours un rapport privilégié avec l’isolement : grâce à lui en effet, ils peuvent se concentrer sur eux-mêmes, ils peuvent expérimenter ; être seul favorise également la fécondité de leur imagination. La quarantaine ne risque donc pas de les déranger puisque, situation des plus habituelles pour eux, ils vont exploiter le confinement comme creuset de fabrication et création de leur œuvre.
À présent, voyons le second angle de notre analyse :
Il est également patent qu’à cette oeuvre, les créateurs désirent offrir une visibilité. Elle est leur “enfant” et ils veulent la montrer au monde. C’est dans la nature même de l’artiste. Il se nourrit du contact avec un public. Il vit pour cette relation. Et il est toujours à l’affût des moyens de la réaliser. Aucun Coronavirus ne pourra, quelle que soit sa dangerosité, le paralyser ni le priver de son envie, et de création, et de «commerce» (au sens noble) de son oeuvre avec le public.
D’ailleurs, nous avons tous eu l’occasion de voir, en ces jours de confinement, comment les artistes se servaient de la technologie. Nombreux sont les créateurs connus ou inconnus qui ont sorti sur Internet des publications, vidéos, concerts, en gros tout ce qu’ils pouvaient. Ils ont chanté, ils ont joué du théâtre, lu de la poésie, présenté des expositions de peinture, ils ont montré leurs films, etc. Et bien sûr, le public a répondu présent, si bien que la relation artiste-spectateur est restée dynamique, vivante comme elle l’a toujours été. Néanmoins on ne saurait esquiver un constat fondamental : si bonne et utile que soit la technologie, si positive et apte à contourner les obstacles que soient la vie et la communication par Internet, la nécessité d’un contact physique créateurs-public demeure impérative. Combien et combien d’artistes n’avons nous pas entendus, qui sont anxieux de voir finir cette période d’isolement social, pour en revenir à un contact plus immédiat et plus chaleureux avec les gens !
Quand ils apprennent que finalement les règles officielles vont changer, qu’approxiativement, il n’y aura plus qu’un demi-public dans les théâtres, concerts, spectacles de danse, cinéma, etc., l’angoisse les envahit. Car comment vont-ils surnager financièrement? Comment vont-il fonctionner du point de vue commercial, dès lors que l’économie est ce qui soutient la matérialisation de leurs projets ?
Il y a là, pour les gouvernements de toutes les nations, un pari considérable qui devra être gagné. Parce qu’on peut priver les gens de beaucoup de choses, mais nous savons depuis la nuit des temps que jamais on n’a pu les priver d’art. Chaque fois que l’art et la culture n’ont pas fonctionné, la dictature, l’autoritarisme et le manque de démocratie en ont profité pour se développer. L’art est un aliment spirituel et esthétique, qui nourrit mais qui guérit aussi. Cela a été vrai depuis l’âge des Cavernes. Aux grands moments de la République Hellénique, aux heures de la Démocratie florissante d’un Périclès, l’art était particulièrement florissant. Pour ce motif, il va falloir que les gouvernants prennent sérieusement en considération les besoins sociaux et politiques de la Culture. Ils devront la soutenir d’une façon ou d’une autre. Cela nécessite de l’imagination et de la volonté politique. Sur ces deux points en tout cas, les gouvernements démontrent qu’ils en ont. Espérons que ce sera durable. Parce que la culture est également une forme de diplomatie : elle est la stratégie pacifique la plus efficace pour surmonter les multiples obstacles que rencontre un État avec ses voisins, ou d’autres en désaccord avec lui L’art, sous toutes ses formes, peut apporter une contribution de qualité à l’ouverture, à « l’extraversion », sociale et humaine d’un État moderne. De surcroît, l’histoire nous a démontré que, lorsque la politique et la culture ont coopéré, les résultats furent positifs, féconds et créatifs. Chose qui mérite d’être prise en compte dans la perspective de la période post-Covid19.
Démosthènes Davvetas
Professeur de philosophie de l’art, poète, artiste. (Trad. Xavier Bordes).